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VG2020 : aux abords de Thêta

À chacun sa façon d’aborder Thêta, la plus grande dépression affrontée depuis ce début de Vendée Globe. Alex Thomson (1er à 15h) et Jean Le Cam (2e) ont choisi la trajectoire la plus engagée quand Charlie Dalin, Thomas Ruyant et Kevin Escoffier la contournent davantage par l’Ouest. Dans le même temps, les écarts se creusent avec le reste de la flotte. À 15h00, 620 milles séparaient Alex Thomson de Sébastien Destremau (31e). 

Thêta, « la catapulte »

Sur la cartographie, l’homme à terre, affairé depuis cinq jours sur les trajectoires pixélisées de la cartographie, voit une spirale qui gonfle irrémédiablement et qui grossit. En mer, Thêta n’a rien d’un graphique théorique et cyclique. C’est une dépression tropicale, la 29e de l’année – un triste record – qui charrie en son cœur des vents puissants (plus de 40 nœuds) et des creux conséquents (4m à 4,50m). « C’est le premier hors-d’œuvre de ce Vendée », expliquait Kito de Pavant durant l’émission Vendée Live ce midi.

Dans les rangs des marins, chacun appréhende la dépression à sa façon. Il y a ceux qui la redoutent comme Clarisse Crémer (Banque Populaire X), qui écrivait cette nuit « avoir peur ». Il y a ceux qui jouent la prudence : « Il faut parvenir à bien placer le curseur entre vitesse et précipitation », ajoute Louis Burton (Bureau Vallée 2). Et puis ceux qui gardent le sourire, comme Kevin Escoffier, affairé à manœuvrer plus à l’Ouest malgré 30 nœuds de vent à la mi-journée. Car le skipper de PRB sait que cette dépression a valeur de juge de paix avant l’alizé : la dépasser au plus vite, c’est l’assurance de filer vers le Sud et de creuser l’écart, comme « une espèce de catapulte », dixit Burton. Et dans la flotte, tout le monde l’a compris.

Sir Thomson et « le Roi Jean », duo de tête face à Thêta

La fameuse dépression tropicale commençait à se combler, progressivement, en se déplaçant lentement vers l’Est. Les premiers à l’aborder en début de journée ont donc eu les conditions les plus rudes. C’est Alex Thomson qui s’est rapproché le plus de son centre à bord de HUGO BOSS. « Il s’agit de la route la plus engagée, la plus proche de la trajectoire optimum avec un vent de travers de 20 à 25 nœuds », soulignait dans la matinée Christian Dumard, le météorologue du Vendée Globe.

À 35 milles du Britannique, Jean Le Cam et son IMOCA à dérives droites étaient toujours là. Le « Roi Jean » qui dispute son 5e Vendée Globe, savourait lors des vacations : « On est quand même à 4 jours de course, et je suis dans les temps des ‘foilers’. Papi fait de la résistance ! » Le marin de Yes We Cam! prévoyait de sortir de la dépression vers 21h. Le duo Thomson-Le Cam s’est fait rejoindre par un troisième homme : Nicolas Troussel. À bord de CORUM L’Épargne, lui aussi a pris une trajectoire plus proche du centre de la dépression.

Un trio en embuscade

Derrière, Thomas Ruyant (LinkedOut), Charlie Dalin (Apivia) et Kevin Escoffier (PRB) ont fait preuve de prudence. En début de journée, ils ont décidé de se décaler à l’Ouest pour s’éloigner de la route optimale et éviter des conditions trop éprouvantes. « Je veux rester maître de mon destin », confiait d’ailleurs Kevin Escoffier alors qu’il naviguait par 30 à 35 nœuds. En milieu d’après-midi, le vent était moins fort (20 nœuds de moyenne) la mer légèrement moins formée que pour Alex Thomson et Jean Le Cam.

Derrière les leaders, l’écart se creuse

« Thêta aspire bien le premier tiers de la flotte, mais le fait qu’elle ne s’active plus au Nord va bloquer le reste des concurrents », souligne Jacques Caraës, le directeur de course. Ainsi, pour les skippers suivant Alan Roura (La Fabrique, 18e à 15h), il va falloir s’armer de patience avec des vents moins forts, ne facilitant pas la transition vers l’alizé. « Le jeu va se refermer, on va voir accélérer les bateaux à foils », confirme Benjamin Dutreux (OMIA – Water Family)

Les écarts commencent déjà à être conséquents :  à 15h, on comptait déjà plus de 620 milles de retard pour Sébastien Destremau (31e) par rapport à Alex Thomson.

Les « messieurs bricolage »

« Le Vendée Globe, c’est une emmerde par jour », disait Michel Desjoyeaux. Et les skippers l’expérimentent au quotidien. Nicolas Troussel (CORUM L’Épargne) assure « passer plus de temps à réparer qu’à naviguer ». Sébastien Simon (ARKEA PAPREC) a profité de la proximité avec les Açores pour monter en haut du mât sans parvenir à résoudre complétement le problème (girouettes endommagées). Maxime Sorel a constaté des problèmes de pilotes automatiques. Enfin, Louis Burton a transformé le pont de Bureau Vallée 2 en « atelier de composite » pour réparer une fissure sur une cloison. « J’appréhende la prochaine fois qu’on va refaire du près dans une mer formée », explique-t-il à l’unisson des autres skippers.

Ils ont dit

Jean Le Cam, Yes We Cam! 

 » Ça n’a pas été de tout repos c’est sûr, ce n’était pas la bordure d’anticyclone qu’on aurait pu avoir. C’était assez copieux comme situation, mais on fait avec ! On est quand même à 4 jours de course et je suis en même temps que le groupe des foilers… Donc ce n’est pas normal ! On savait qu’il y avait quelque chose de pas normal, mais on ne savait pas quoi. Mais comme quoi, on prévoit toujours plein de choses, on se gargarise, on fait du blabla dans les journaux… Et en fait l’autre jour on m’a dit ‘Bien dire fait rire, bien faire fait taire’. J’aurais voulu l’écrire en gros dans mon bateau.

Derrière, je vais les voir filer les foilers. Mais tant qu’à faire, Papi fait de la résistance ! À 21h11, nous serons sortis de cette dépression, messieurs et mesdames ! Je ne peux pas ne pas être content ! Si je ne suis pas content là, alors je ne serai jamais content ! Donc je suis content. J’ai mangé un cassoulet ce matin, je trouvais que ça allait bien avec la dépression. Il ne va pas avec l’anticyclone, mais plutôt avec la dépression. Ça, c’est notre culture de Bretagne. »

Kevin Escoffier, PRB 

 » J’ai accepté de perdre pour me décaler un peu dans l’Ouest et rester maître de mon destin. Je me suis éloigné de la route optimale. Je vais naviguer en bon marin. Alex et Jean font un très bon début de course. Je comprends tout à fait ce qu’ils font, mais chacun ses choix ! Je suis content de mon début de course. C’est ma deuxième régate en solo, j’essaie de faire ça bien. Je suis resté au contact de bons bateaux avec de bons gars dessus. Je suis fier de ça, quoi qu’il advienne par la suite. »

Louis Burton, Bureau Vallée 2

 » Les réparations d’hier était assez engageantes pour la suite parce qu’il s’agit d’une cloison structurelle qui s’est fissurée presque dans toute sa largeur. J’ai passé quelques heures à réparer ça avec du carbone. C’était un vrai atelier de composite ! Ça a l’air d’aller, mais j’appréhende la prochaine fois qu’on va refaire du près dans de la mer formée. La dépression, c’est une espèce de catapulte vers le pot au noir, il faut la contourner au bon endroit pour ne pas se faire massacrer non plus car elle est hyper creuse en son centre. Il faut bien mesurer les choses entre vitesse et précipitation ! « 

Clarisse Crémer, Banque Populaire X

 » J’ai peur, que dis-je, je flippe grave, à l’approche de la dépression qui approche et je réfléchis donc depuis quelque temps à la stratégie à adopter. Je n’ai pas encore connu d’avarie sévère, mais j’ai eu mon lot de petites merdouilles bien agaçantes et parfois énergivores (tout du moins en stress provoqué pour la bizuth que je suis) et je sens bien que chaque gros coup de vent hypothèque un peu la santé du bateau. »

Nicolas Troussel, CORUM L’Epargne

 » Je suis content de là où je suis, mais j’ai quelques petits problèmes sur le bateau. Je me sens bien sur le bateau même si je passe un peu plus de temps à bricoler qu’à peaufiner ma navigation. Dans mon cockpit, on se sent à l’abri et en sécurité. J’ai fait une bonne sieste qui m’a bien requinqué. J’attaque les choses sereinement. J’ai mis plein de poufs partout dans le bateau pour ne pas me blesser si le bateau part sur l’avant. Il faut ça pour arriver à dormir sur ces bateaux. Concernant la dépression, les routages font passer là où il y a le plus de vent ! Moi, je vais empanner et me décaler un peu pour ne pas passer dans le plus gros du vent. »

Benjamin Dutreux, OMIA – Water Family 

 » Ce début de Vendée Globe est assez incroyable. Super début de course, avec Jean, on s’est régalé, presque en mode Figaro. On a dû jouer beaucoup sur les placements, je me suis éclaté. Au bout de 4 jours, je me disais quand même : ‘on a fait une étape, mais il faut encore en faire 22 comme ça !’ Maintenant, le jeu va se refermer. On va voir accélérer les bateaux à foils mais jusque-là, c’était super ouvert, super intéressant. Quand le bateau est stable, au portant, à surfer les vagues, on arrive à bien dormir, même si ça fait du bruit et que les mouvements du bateau ne sont pas très naturels. On commence à sentir les bonnes bouffes de Thêta dans les voiles. Parfois, ça accélère fort. »

Sébastien Destremau, Merci

 » Pour monter au mât, comme je l’ai fait hier, il faut y aller au moral ! Il fallait le faire pour que je puisse utiliser toutes mes configurations de voile. Par contre, j’ai super mal au dos. Il y avait un peu trop de vagues. Et j’ai des bleus partout sur les jambes.  Je suis resté allongé tout l’après-midi hier. C’est douloureux, mais c’est normal, ce sont des efforts intenses. Mais ça va passer. Je n’ai pas ouvert la pharmacie pour l’instant. Comme les conditions sont bonnes, je peux rester allongé sur le dos. Là, le vent devrait faiblir beaucoup et je m’attends à avoir deux jours assez calmes. »

Crédit Photo : Mark Lloyd

CLASSEMENT15h00 (heure française)
1. Alex Thomson – HUGO BOSS à 23 152,8 milles de l’arrivée
2. Jean Le Cam – Yes We Cam! à 26,4 milles du leader
3. Nicolas Troussel – CORUM L’Épargne à 47,6 milles du leader
4. Thomas Ruyant – LinkedOut à 53,3 milles du leader
5. Kevin Escoffier – PRB à 56,7 milles du leader

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– CP –

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