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VG2020 : bataille rangée à 1300 milles du Cap Horn

L’atmosphère est à la fois glaciale et électrique à 1300 milles du Cap Horn. D’abord parce que la régate par 55 degrés Sud est toujours aussi intense au sein du top 14. Ensuite parce que les écarts évoluent souvent en faveur des poursuivants. Enfin parce que la météo est loin d’être simple jusqu’à la sortie du tunnel. Dans ces conditions, tout est affaire d’équilibre. Cravacher sans s’épuiser et sans abîmer sa monture… un compromis que les navigateurs solitaires tentent de maîtriser après 52 jours de mer.

Le schéma météo avec lequel les leaders doivent composer pour rallier le troisième des trois grands caps de ce tour du monde est plutôt complexe. Les voici pris en tenaille entre une dépression secondaire dans leur Nord qui va se creuser pour donner des conditions musclées le long des côtes chiliennes, jusqu’à la pointe de l’Amérique du Sud et un couloir de vents plus mous et instables. Pour les premiers (Yannick Bestaven, Charlie Dalin et Thomas Ruyant) l’idée est d’éviter de se faire matraquer dans 45 nœuds et 7 mètres de creux à l’approche du Cap Horn. Pour les suivants, qui multiplient les empannages le long de la ZEA, il faudra veiller à ne pas être trop freiné dans une zone très instable.

Dans ce contexte, en fonction de sa position sur l’échiquier, chacun adapte sa stratégie pour éviter « la casse » ou la perte de terrain. En tête, Yannick Bestaven, Charlie Dalin et dans une moindre mesure Thomas Ruyant, accélèrent pour rester à l’avant du front et bénéficier le plus longtemps possible d’un flux de Nord-Ouest et d’une houle régulière. Calé en bâbord amure sur son bon foil, Apivia a même franchement augmenté la cadence : presque 20 nœuds de moyenne entre deux classements.

Ces deux ou trois-là devront néanmoins ajuster leur trajectoire pour ne pas se retrouver au pire endroit au pire moment lorsque la dépression secondaire déboulera sur leur route d’ici 36 heures.

Dans tous les cas, tout est affaire de dosage entre le désir d’être compétitif et la préservation de soi. Un art qu’il faut savoir pratiquer sans frustration et que commencent (plus ou moins) à maîtriser les marins du Vendée Globe.

31 ans au milieu du Pacifique

Clarisse Crémer qui fêtait ses 31 ans aujourd’hui au large du point Nemo – soit au milieu de nulle part – mesurait la chance d’être aussi bien placée à ce stade du parcours. Pourtant, elle admettait devoir négocier sans cesse avec elle-même : « j’essaye d’aller vite tout le temps, en me préservant. Tout cela est une histoire de compromis entre performance et émotions » admet-elle. « J’apprends à me connaître. C’est une vraie leçon de vie ».

Il n’empêche, la skippeuse de Banque Populaire X (12e) s’accroche pour ne pas se faire déborder par Armel Tripon dont le foiler noir et jaune ne cesse de gagner du terrain.

Un boulevard semble même s’ouvrir devant son étrave ronde. « J’ai une météo super favorable jusqu’au Cap Horn, reconnaissait-il cette nuit (pour lui) à la vacation. Je vais essayer de saisir cette opportunité pour recoller au paquet. Mais il faut cravacher ! Il y a quand même un sacré niveau d’engagement chez tout le monde ! Mon but est de revenir tout en ménageant mon bateau. C’est un équilibre à trouver, il faut être prudent ».

Ils ont dit

Damien Seguin, Groupe APICIL

Le vent de Nord-Ouest est en train de baisser régulièrement : ça commence à passer sous les vingt nœuds. Je suis un peu étonné de voir Apivia remonter vers le Nord parce qu’il était à mon niveau avant… Personnellement, je suis mon routage et j’ai l’impression que Jean (Le Cam) fait un peu pareil que moi. Il y a de quoi être satisfait de ce que je fais. Je suis les routes de mes concurrents pour savoir les moyennes de vitesse et les caps qu’ils suivent : cela me permet de recouper ces données avec mes analyses.

Les dernières 36 heures ont été assez dures à naviguer avec une mer très formée et beaucoup de vent et j’ai réussi à sortir mon épingle du jeu : j’ai navigué proprement, je n’ai pas hésité à enchaîner les empannages par trente nœuds de vent. Je suis ravi d’être troisième ! Le Cap Horn, c’est pour dimanche matin ! Pour l’instant, cela paraît compliqué avec la dépression qui arrive du Nord, mais il reste environ 1 500 milles avant ce promontoire avec des conditions variées pour y aller. Mais j’aurais bien aimé passer mon premier Cap Horn autrement que dans la baston…

Théoriquement, Yannick (Bestaven) va être plus soumis que nous au vent fort au passage du Horn. Mais il faut se préparer à ce goulet d’étranglement pour le vent et le courant. Il ne faut pas que cela se transforme en mauvaise expérience. On m’avait dit que le Pacifique, c’était surtout de la houle très longue or pour l’instant, on n’a pas eu ça ! Mais la journée s’annonce pas mal : en fait pour nous, c’est la nuit qui arrive. Et on avance tout droit vers le Cap Horn, il n’y a pas de coup de vent en vue aujourd’hui. Et j’ai un petit « matelas » d’avance sur mes concurrents, Jean (Le Cam) et Benjamin (Dutreux).

J’ai encore quelques bricolages à faire sur le bateau parce que cela fait longtemps que nous sommes sur l’eau ! Les nuits sont courtes ici et il fait avant tout sombre, mais c’est difficile de se rythmer vu qu’on avance toujours vers l’Est. Mais là, il fait encore beau.

Giancarlo Pedote, Prysmian Group

J’ai un vent très instable, entre 30 et 15 nœuds en force et entre 270° et 300°. Il faut être tout le temps sur les réglages. Je vais me rapprocher de la zone des glaces pour empanner de nouveau parce que là il y a une belle dépression au Nord. Je vais rester un peu plus bas pour ne pas trop ramasser. Mon objectif c’est de passer le Cap Horn avec un bateau en état pour m’exprimer pleinement sur la remontée de l’Atlantique.

Les dernières 48 heures, on avait une mer très courte, avec une période très courte, avec entre 3 et 3,5 mètres de houle. On avançait mal, on sollicite beaucoup le matériel. J’avance en bon marin. Mais moi ça va, mais c’est vrai que les dernières 48 heures étaient fatigantes, surtout parce que ce n’est pas agréable d’entendre le bateau qui tape beaucoup. Après j’ai perdu dans le classement mais je me dis que ce n’est pas grave parce que le but du jeu n’est d’accélérer pour ensuite s’arrêter et réparer. Il y a une bulle anticyclonique devant qui se crée : ça va peut-être encore revenir par l’arrière.

Quand je serai dans l’Atlantique, dans une belle journée ensoleillée, je prendrai une douche et je serai l’homme le plus heureux de la Terre ! Tu te rends compte des petites choses, c’est un grand bonheur. Tu n’as pas de chauffage, il fait froid, t’es dans la grisaille… Quand tu vois le soleil, tu es super content ! Actuellement il fait 6° dehors et 9° à l’intérieur du bateau.

Arnaud Boissières / La Mie Câline-Artisans Artipôlea

On est au portant et on empanne le long de la ZEA. J’avais encore du vent jusqu’à pas longtemps, mais là, ça mollit sérieusement : on a une bulle anticyclonique au moins pour 24 heures. Hier, j’ai envoyé le spinnaker et j’ai fait un joli coquetier à l’empannage ! Je n’étais pas fier de moi, mais j’ai réussi à l’enlever en jouant sur la panne au vent arrière, comme en école de voile. La fatigue, une mauvaise vague, je ne sais pas… Là j’ai envoyé le spi au lever du jour, mais je vais l’affaler bientôt avant la nuit pour mettre le gennaker. En plus, il y a de gros nuages : je vais jouer la prudence.

Franchement, ce sont de belles conditions pour naviguer : on voit des luminosités dans le Sud ! C’est comme un miroir : nous ne sommes pas très loin de l’Antarctique par 55° Sud ! Et puis je suis bien entouré avec un Suisse d’un côté et une Anglaise de l’autre… C’est sympa de batailler en groupe même si on a des vitesses assez différentes en ce moment. Bon, les foils, ça ne me sert pas à grand-chose en ce moment : je les ai rentrés et c’est plutôt un piège à cordage qu’autre chose.

Avant-hier, j’ai eu un coup de fatigue, mais là, je suis en pleine forme ! Il commence à faire faim. Tout le monde regarde le Cap Horn en se disant que c’est la délivrance, mais je sais que ce n’est pas le cas tant que tu n’as pas dépassé les Malouines. Il ne faut pas que la pression retombe après le Cap Horn parce que ce n’est pas fini. Mais pour moi, ce ne sera pas avant le 8 janvier…

Et puis aujourd’hui, il fait bon : avant j’avais le cockpit fermé mais là, j’ai ouvert pour aérer. Ça commençait à sentir l’écurie ! En plus, j’ai eu le temps de faire un tour du bateau, d’écoper les fonds, de remettre de l’huile dans l’hydrogénérateur : c’est bien d’avoir un peu de temps pour remettre le bateau en état parce qu’il souffre quand même ! Et le skipper aussi s’entretient : je me lave entièrement, je me change et je me rase tous les dimanches.

CLASSEMENT à 15h00 Heure Française

1. Yannick Bestaven, Maître CoQ IV, à 8 387,26 milles de l’arrivée
2. Charlie Dalin, Apivia, à 109,07 milles du leader
3. Thomas Ruyant, LinkedOut, à 170,07 milles du leader
4. Damien Seguin, Groupe APICIL, à 173,53 milles du leader
5. Jean Le Cam, Yes We Cam!, à 244,96 milles du leader

Crédit Photo : C. Cremer

Tags sur NauticNews : Vendée GlobeVG2020

– CP –

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